Rencontre avec Isabel Desgagné-Penix

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Se construire une identité forte et positive par la recherche scientifique

Retour sur le parcours atypique de la biochimiste Isabel Desgagné-Penix et sur ses efforts pour faciliter le parcours de femmes et des personnes autochtones vers les sciences de la nature

Propos recueillis par Audrey Groleau, Université du Québec à Trois-Rivières

Isabel Desgagnés-Penix

La professeure de biochimie Isabel Desgagné-Penix ne cesse d’impressionner par les recherches de grande qualité menées dans son laboratoire. Elle a d’ailleurs récemment obtenu deux chaires de recherche et remporté le Prix Mitacs pour leadership exceptionnel 2019. Ce qui est moins connu, c’est son engagement dans de nombreuses activités de promotion des sciences auprès des femmes et des personnes autochtones.

Audrey : Nous nous connaissons depuis quelques années. Je connais plutôt bien la nature de ton travail, mais je ne pense pas que ce soit le cas du lectorat de Spectre. En quoi consiste plus précisément ton travail au quotidien?

Isabel : Je suis professeure de biochimie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Les professeurs et professeures d’université ont une tâche qui se décline généralement en trois volets : la recherche, l’enseignement et le service à la collectivité. La recherche me tient particulièrement à cœur. C’est une partie importante de ma tâche, et c’est aussi ma façon de connecter avec les gens. Les membres de mon équipe de recherche et moi travaillons sur le métabolisme spécialisé végétal. Nous tentons de comprendre comment les plantes médicinales produisent des molécules actives, puis nous essayons de reproduire cette production dans d’autres systèmes vivants, comme les microalgues. L’intérêt est notamment d’éviter de surcultiver ces plantes médicinales. En effet, la plupart des plantes médicinales se retrouvent en nature, dans des écosystèmes en équilibre, et sont parfois des espèces protégées. De plus, ce ne sont pas toutes ces plantes qui sont faciles à cultiver par l’agriculture. En même temps, on ne veut pas utiliser les sols normalement employés pour produire de la nourriture pour cultiver des plantes médicinales, car les molécules produites par les plantes sont souvent en petite quantité. Il faudrait beaucoup de plantes (et beaucoup de sols) pour obtenir une petite quantité d’un médicament, d’où l’intérêt de les comprendre et de copier leur « recette biochimique » pour produire leurs molécules bioactives dans des systèmes autres comme les bactéries, les levures ou les microalgues. Dans mon laboratoire, nous favorisons les microalgues parce qu’en plus de produire le médicament voulu, elles le font en purifiant l’air, puisqu’elles sont capables de photosynthèse. Aussi, une fois le médicament prélevé, le reste des microalgues peut servir pour d’autres applications comme les biocarburants. En somme, nous travaillons sur des méthodes durables, « vertes », de produire des médicaments.

Je donne aussi différents cours de biochimie. Mon collègue Hugo Germain et moi avons récemment mis sur pied le profil « cannabis » du baccalauréat en biochimie. Nous travaillons donc au développement de cours sur le cannabis et sur des plantes médicinales. En ce qui concerne le service à la collectivité, je tiens à ce que de jeunes femmes et des personnes autochtones puissent continuer leur formation, peu importe le domaine, tant qu’elles trouvent leur passion et comprennent que d’aller à l’université, ce n’est pas si effrayant, même si ça peut sembler être une importante marche à franchir. J’oriente donc mes activités de service à la collectivité en ce sens.

Audrey : Qu’est-ce qui t’a menée à la carrière de professeure de biochimie végétale?

Isabel : Quand j’étais jeune, j’adorais aller dans la forêt avec ma grand-mère. Elle m’expliquait que telle plante pouvait aider à guérir une verrue ou à traiter un ongle incarné. Je voulais savoir comment on peut cicatriser telle blessure et pourquoi on met de la gomme de sapin sur telle autre. Je voulais comprendre comment ça marche! J’ai saisi plus tard que ce que ma grand-mère m’enseignait, c’était des savoirs autochtones.

Je lisais aussi beaucoup d’ouvrages dans lesquels l’héroïne, malgré bien des difficultés, s’en sortait parce qu’elle était en quelque sorte la chamane de la tribu. Ces livres-là parlaient des manières dont elle utilisait une plante pour sauver une autre personne. C’était parfois des romans des Premières nations, parfois des romans ou des films européens, qui se déroulaient par exemple au Moyen Âge. J’ai toujours eu la fibre voulant comprendre comment fonctionnent les médicaments, ce que faisaient les apothicaires, etc.

Je n’ai toutefois jamais pensé que je pouvais faire carrière dans un tel domaine. J’étais bonne à l’école et je voulais entrer en médecine. Mais au moment de l’admission, j’étais sur les listes d’attente. Donc j’ai décidé d’étudier la microbiologie. Après mon baccalauréat, j’ai encore posé ma candidature en médecine… et j’étais encore sur les listes d’attente. J’ai commencé la maitrise en attendant le verdict final. Puis quand on a été rendu à mon nom sur la liste d’attente, j’avais déjà fait quelques mois à la maitrise et je « tripais ».

Quand j’étais jeune, je ne savais pas en quoi consistait la recherche. Je n’avais pas d’autres idées de ce que quelqu’un pouvait faire en sciences si ce n’était d’être médecin. Une personne qui étudiait en biochimie, pour moi, devenait professeure. Je n’avais jamais pensé devenir professeure, et surtout pas à l’université. Je faisais donc une maitrise en immunologie. Comme un petit vampire, on allait prendre le sang d’animaux, puis on pouvait ajouter des molécules pour empêcher certains mécanismes de se produire. Je n’avais pas compris que ces molécules-là pouvaient être produites par les plantes. J’avais en tête qu’on utilisait des inhibiteurs… faits par l’entreprise de qui l’on achète le produit!

J’ai beaucoup aimé la recherche, mais je me suis ennuyée : je trouvais que Sherbrooke était une grosse ville, je trouvais que j’étais loin de la forêt, que j’étais loin de ma famille, même si elle était un peu dysfonctionnelle. J’ai décidé de revenir à la maison. Ça a été une période difficile. J’avais l’impression de ne plus avoir ma place nulle part. Je suis partie au Texas sur un coup de tête, et il y a eu une autre période plus difficile. Après quelque temps, j’attendais un enfant. J’ai donc voulu me trouver un meilleur emploi, un emploi qui permettrait de subvenir à nos besoins. C’est de cette manière que j’ai été embauchée dans un laboratoire de recherche d’une université texane. La professeure pour qui je travaillais faisait de la recherche sur les plantes. Je n’avais jamais travaillé avec les plantes, du moins pas en recherche.

Puis il y a cette conception répandue en biologie selon laquelle la recherche en médecine, par exemple sur le cancer, serait plus « noble » que les travaux portant sur les plantes. J’avais cette conception-là et je n’étais pas seule parce que je l’entendais autour de moi. Mais j’avais besoin d’un emploi, et la chercheuse avait besoin de quelqu’un qui faisait de la biologie moléculaire, et c’est ce que j’avais fait pendant ma maitrise! De fil en aiguille, des étudiants et des étudiantes sont venus dans le laboratoire, et j’ai commencé à leur montrer comment faire des choses. À ce moment-là, ma vie avait un sens : j’avais un enfant qui venait d’arriver, et ma vie professionnelle prenait un sens. Les gens venaient vers moi pour apprendre, y compris ceux d’autres laboratoires : « Comment fais-tu telle technique? Comment extrais-tu l’ARN? » Je m’apercevais que j’étais bonne dans ce que je faisais. Et à un moment donné, ma patronne m’a offert de faire un doctorat. Elle n’avait plus les moyens de me payer comme professionnelle, mais elle pouvait m’octroyer une bourse pour étudier au doctorat. Je me suis dit : « Bien voyons donc, moi, faire un doctorat? » Je pouvais continuer ce que je faisais déjà, mais suivre des cours en même temps et, finalement, obtenir un doctorat. C’était ça, ou je perdais mon emploi. J’ai décidé de m’inscrire au doctorat.

C’est comme si ça m’avait construite. Ça m’a donné de la confiance. J’étais en train de me remplumer tranquillement, puis j’avais mon fils qui grandissait. Je me disais : « Je pense que je l’ai trouvée, ma voie. C’est comme ça que je vais montrer à mon fils que j’ai trouvé un domaine dans lequel je suis bonne. » Et ça a continué au postdoctorat, puis j’ai obtenu un poste de professeure.

Donc maintenant, c’est ce que je veux montrer aux autres : il existe plusieurs chemins, mais celui de la recherche, il a fonctionné pour moi. Je pense qu’il peut aussi fonctionner pour d’autres.

Audrey : Est-ce un peu dans cet ordre d’idées que tu as présidé le comité organisateur de l’Expo-Sciences autochtone du Québec 2020 de l’Association québécoise autochtone en science et en ingénierie (AQASI)? 1L’activité a malheureusement dû être annulée en raison de la pandémie de COVID-19.

Isabel : Le président de l’AQASI m’a parlé de la possibilité de tenir l’évènement à l’UQTR. J’y suis d’abord allée comme juge chaque année depuis 2017. J’ai adoré observer les jeunes présenter leur kiosque, voir le feu dans leurs yeux. Et j’ai réalisé que j’aurais pu être parmi ces jeunes-là il n’y a pas si longtemps, même si je n’ai jamais eu l’occasion de participer à une Expo-Sciences. En tant que professeure, j’ai la possibilité d’avoir un impact important, de montrer aux jeunes que de trouver leur voie peut passer par l’éducation. L’UQTR, c’est un bel endroit, c’est entouré de forêt. Ce n’est pas si grand ni effrayant que ça, et l’on y offre une formation de bonne qualité. Les jeunes peuvent démarrer leurs études ici puis rester ou aller plus loin.

L’éducation des jeunes autochtones et des jeunes femmes me tient particulièrement à cœur. Allez en sciences, poursuivez vos études, peu importe dans quel domaine! Quand je donne mon temps pour ça, je ne le compte pas. J’adore ça! Je souhaite que quelques-uns continuent leurs études, puis retournent dans leur communauté. Les jeunes vont se dire : « il y a des personnes qui me ressemblent dans les laboratoires de recherche. Ce ne sont pas seulement des Blancs avec des cheveux blancs puis des sarraus. » C’est surtout ça qui m’a donné envie de m’engager dans l’Expo-Sciences.

Je siège aussi aux tables d’accessibilité aux autochtones. J’ai de plus participé à des balados sur les femmes en sciences. Quand j’ai commencé à enseigner, je ne pensais pas faire ce genre d’activités. C’est venu tranquillement, quand on m’a sollicitée. Et quand je participais à une telle activité, il y a des étudiantes qui venaient me voir en me disant : « Moi aussi, ma grand-mère faisait ça; moi aussi, j’ai subi de la violence quand j’étais jeune. » Ça a nourri un petit démon en moi qui m’empêche d’arrêter. J’ai l’impression que je ne peux plus arrêter, jusqu’au moment où une personne 100 % autochtone ou une femme qui parle bien mieux que moi va prendre ma place. Je n’ai pas l’impression d’être une bonne modèle. Mais j’ai l’impression de défricher le chemin pour une personne qui sera meilleure que moi. Je ne suis pas 100 % autochtone, je n’ai pas grandi dans les communautés, je ne veux pas prendre la place d’une autre personne ni faire de l’appropriation culturelle. Ce que je veux, c’est que les gens voient qu’il y a un chemin. Je veux le défricher, mais je ne veux pas être en avant. Je veux rester à l’arrière-plan.

Audrey : En terminant, que dirais-tu à des enseignants ou à des enseignantes de sciences et de technologie pour les encourager à favoriser les parcours comme le tien?

Isabel : Je pense qu’une des clés est de célébrer toute cette diversité. Quand on a un groupe de jeunes de différentes cultures, il faut essayer d’allumer le feu dans leurs yeux. On peut intégrer des exemples qui sont près du leur vécu. Si une ou un élève parle des canots de sa communauté, on peut se demander comment il est fait et avec quels matériaux. On pourrait aussi proposer des activités autour des plantes médicinales.

Il importe aussi d’encourager les élèves. Quand ils font un bon coup, peu importe sa teneur, la petite tape dans le dos est importante, surtout pour ceux et celles qui la reçoivent moins souvent. Cette tape-là rend toute la journée plus belle. Ça peut ouvrir une porte qui n’aurait jamais été ouverte autrement.

C’est d’ailleurs ça qui a fait que j’ai continué. Ce sont des enseignants et des enseignantes de sciences qui ont cru en moi, alors que je ne m’imaginais pas scientifique. Il y a certains pédagogues qui vont faire pencher une décision d’un côté ou de l’autre, notamment en ce qui concerne le fait de rester à l’école ou de l’abandonner. En tant qu’enseignante, on ne sait pas nécessairement qu’on a ce pouvoir-là. Quand un étudiant te raconte quelque chose qui n’a rien à voir avec le cours – il vient officiellement te voir pour une question du cours, mais il te raconte qu’il vit des moments difficiles –, juste le fait de l’avoir écouté, ça fait toute une différence. Il travaille plus dans le cours. Il est moins gêné de poser ses questions, il reste après le cours, il échange avec les autres, il te demande ce que tu fais dans ton laboratoire, s’il peut venir y faire un tour. Et l’on vient souvent d’assister au début d’une carrière…

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L’Expo-Sciences autochtone du Québec 2021 se tiendra à Trois-Rivières sous la présidence d’Isabel Desgagné-Penix.


Spectre | Volume 50, numéro 1 | Novembre 2020