Portraits et points de vue de scientifiques

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Quels apports pour l’éducation aux sciences et technologies?

Isabelle Arseneau, Université Laval

Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, Université de Sherbrooke

Lorsque nous avons imaginé ce numéro thématique, il y a un an, nous souhaitions présenter des portraits de scientifiques et leurs points de vue à propos de leurs parcours, de leurs pratiques de recherche, de leurs engagements dans la communauté, des enjeux de la recherche et des visées de l’enseignement des sciences. Notre objectif était double. D’une part, nous voulions mettre en lumière le travail de ces femmes et de ces hommes qui participent à la production des savoirs scientifiques et au développement de la société. D’autre part, nous cherchions à souligner la pertinence de leur faire une place, d’une manière ou d’une autre, à l’école. 1Mentionnons que le Tome 1 de la Collection Des Universitaires, une initiative du Regroupement Des Universitaires (composé de 420 scientifiques) qui a été créé en réponse à l’actuelle urgence climatique, vient de paraitre au moment d’écrire ces lignes. Cet ouvrage, se voulant un recueil des communications grand public des membres du Regroupement Des Universitaires, s’inscrit directement dans cette volonté de donner la parole aux scientifiques. Il se destine entre autres aux enseignantes et aux enseignants et il est accessible en ligne : https://desuniversitaires.org/collection-du/collection-du-tome-1/. Ajoutons que le texte 115 ainsi que les sections 10 et 11 ont été rédigés à des fins éducatives.

Nous croyons qu’il importe de présenter en classe les savoirs sous l’angle de l’entreprise scientifique, qui dépend des contextes et qui emporte avec elle divers enjeux, notamment économiques, politiques et sociaux. Cette préoccupation s’inscrit dans une vision de l’alphabétisation technoscientifique qui favorise la participation des jeunes à l’égard des grandes questions de l’heure, en particulier celles qui concernent l’environnement et la santé des populations. De nombreux travaux en didactique de sciences montrent en effet que l’enseignement de ces questions contribue à former des jeunes portés vers l’action, capables de participer à la production des connaissances et de contribuer aux conversations sociopolitiques (Bencze, 2017; Legardez et Simonneaux, 2006, 2011). Les programmes québécois d’éducation générale aux sciences (ministère de l’Éducation et de l’Enseignement Supérieur [MEES], 2017; ministère de l’Éducation du Loisir et du Sport [MELS], 2006, 2007) proposent d’ailleurs d’aborder de telles questions en classe, notamment en suggérant aux jeunes de consulter des experts et des expertes scientifiques.

Alors que nous traversons la pandémie de la COVID-19, le moment ne pourrait être mieux choisi par Spectre pour publier ce numéro thématique qui donne la parole à des scientifiques. Travaillant souvent dans l’ombre, ces personnes se retrouvent depuis quelques mois au cœur de l’actualité. Certaines participent à des débats scientifiques et sociopolitiques (par exemple sur le port du masque) alors que d’autres travaillent activement à l’élaboration de traitements fiables et sécuritaires tout en expliquant au public les processus scientifiques (souvent longs et cahoteux) permettant leur développement et leur usage éventuel. Plus encore, l’actualité récente nous montre que la gestion sociopolitique de cette crise sanitaire exige une prise en compte des connaissances scientifiques actuelles sur le virus (sa nature, ses effets, sa contagiosité), mais également la collaboration (voire la solidarité) des citoyennes et des citoyens afin de contenir sa propagation, en attendant un vaccin. Cette pandémie met aussi en exergue une certaine crise de confiance envers les sciences et les institutions scientifiques – pensons par exemple à celles et ceux qui adhèrent aux théories du complot2Rémillard, David (14 septembre 2020). Les Canadiens moins complotistes que d’autres, selon une étude. Radio-Canada. [En ligne : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1733460/theories-du-complot-canada-comparaison-autres-pays-covid19]. – observée déjà depuis les années 1990 (Irwin, 1995; Wynne, 1987). Surtout, elle met en évidence la nécessité d’une éducation scientifique pour toutes et tous mettant l’accent sur les liens entre sciences, technologies, environnement et société.

Cette pandémie nous force donc à réfléchir à la manière dont les sciences sont présentées à l’école. Si la majorité des savoirs scientifiques qui se trouvent dans les programmes d’études sont ceux qui font l’objet d’un consensus scientifique, il ne faudrait pas s’y limiter. Les élèves doivent prendre conscience des processus inhérents à la production des connaissances scientifiques, par exemple en comprenant que les sciences évoluent et que ce qui nous apparait certain aujourd’hui ne l’était pas hier. Dans un contexte où les crises sanitaires et environnementales (COVID-19, changements climatiques, érosion de la biodiversité) demandent des actions radicales, il apparait désormais nécessaire de favoriser la participation des jeunes à l’égard de ces grandes questions à teneur scientifique et technologique en les outillant pour qu’ils développent une alphabétisation technoscientifique critique et démocratique.

En ayant ces préoccupations liées à l’éducation scientifique en tête, et dans le contexte bien particulier de la pandémie dans lequel nous nous retrouvons malgré nous, nous vous présentons huit textes dans ce numéro thématique.  

Une première réflexion sur la place des sciences dans la société, ancrée dans l’actualité de la pandémie de la COVID-19, nous est proposée par Kassandra L’Heureux, étudiante à la maitrise en sciences de l’éducation. Celle-ci s’appuie sur les propos de Philippe Martin, un microbiologiste-infectiologue avec qui elle s’est entretenue. Ce dernier, confronté aux problèmes de dépistage vécus au début de la pandémie, a su mettre rapidement sur pied une équipe de recherche afin de créer une enzyme permettant de détecter le virus, et ce, à faibles couts. Présenté comme une mise en dialogue réflexive, ce texte traite en particulier de la place du doute et du jugement critique en sciences, mais également du rôle social des scientifiques et de l’éducation scientifique.

De son côté, Pierre Chastenay, astronome et didacticien des sciences, nous présente un texte sur la démarche de production des connaissances en astronomie, qu’il propose de transposer en classe. Dans la foulée, il s’interroge sur la nature des savoirs scientifiques et sur les conditions de leur production et de leur diffusion. En certains aspects, cela rejoint l’article de Dave Saint-Amour, spécialiste en neuropsychologie, qui s’attarde à la nécessité de mobiliser et de diffuser les connaissances dans la société. Partant de certaines étapes de son parcours l’ayant conduit à étudier les effets de l’exposition aux contaminants environnementaux, il s’appuie sur ces récentes expériences afin de présenter son point de vue sur les enjeux du transfert des connaissances, en particulier dans la formation de la relève en sciences.

Audrey Groleau nous propose quant à elle un entretien avec Isabel Desgagné-Pénix, une chercheuse en biochimie passionnée dont le parcours atypique, les recherches et l’implication sociale sont remarquables. L’inspiration qu’elle trouve dans les savoirs autochtones ancestraux pour mener ses travaux, ses efforts pour faciliter le parcours des femmes et des personnes autochtones vers des carrières universitaires, ainsi que son regard sur le service à la collectivité des scientifiques, notamment auprès des jeunes, sont quelques-uns des aspects abordés lors de cet entretien. Dans cet ordre d’idées, Ève Langelier, titulaire de la Chaire pour les femmes en sciences et en génie au Québec, nous présente son parcours scolaire et professionnel, les défis auxquels elle a dû faire face, ainsi que les valeurs qui la guident et qui l’ont conduite à vouloir transmettre sa passion pour le génie tout en ayant un impact positif sur la société. Au passage, elle nous explique les particularités du génie et de la formation à l’ingénierie.

Dans Le cahier de laboratoire, Caroline Guay explore la façon dont un technicien en travaux pratiques, Vincent Rineau, compare sa pratique en contexte scolaire à ses expériences passées dans un laboratoire scientifique. Ce faisant, il nous parle de son désir de faire avancer les connaissances et de trouver des réponses à ses questions en s’appuyant sur certaines valeurs qu’il associe à l’activité scientifique comme la collaboration, la rigueur, la curiosité, le transfert des connaissances et l’esprit critique.

Chacun de ces textes présente donc, à sa manière, certains des rôles sociaux associés aux personnes œuvrant en sciences et génie. Les deux derniers articles traitent plutôt de la capacité des citoyennes et des citoyens à produire des connaissances scientifiques, mais également à mettre à contribution les sciences lorsque vient de temps de s’engager dans la société. À cet égard, le texte d’Émilie Secours et de ses collègues est illustratif. Il présente un projet de sciences citoyennes visant à sensibiliser les jeunes à la biodiversité. Ses auteurs et autrices y soutiennent que la participation citoyenne devrait influencer les connaissances scientifiques, et plus encore, le développement de la culture scientifique des communautés. Enfin, Marie-Claude Beaudry nous présente le portrait d’une personne engagée dans sa communauté et dans son quartier, Amélie Desnoyers, qui applique une démarche scientifique à sa démarche citoyenne. Ce dernier texte met en évidence la capacité des citoyennes et des citoyens à poser des questions, à user de créativité, à colliger de l’information, à récolter des données et à argumenter; autrement dit, à mener des démarches socialement pertinentes et scientifiquement rigoureuses.  

En somme, ce numéro thématique met en lumière l’enchevêtrement des relations entre sciences et société. Il éclaire notamment les rôles des scientifiques dans la société, mais également les rôles et les capacités des citoyennes et des citoyens dans la production des connaissances scientifiques. Chacun des textes présentés dans ce numéro aborde des parcours de scientifiques afin d’offrir un regard et des pistes de réflexion sur divers enjeux de la recherche, dont le financement, le transfert des connaissances, les sciences citoyennes, la place des femmes en sciences et en génie, ainsi que les postures épistémologiques et les valeurs que sous-tendent différentes pratiques de recherche. Assurément, par l’entremise de leurs enseignantes et enseignants, ces portraits, parcours et regards inspirants sauront trouver écho auprès des jeunes.


RÉFÉRENCES

Bencze, L. (2017). Science and Technology Education Promoting Wellbeing for Individuals, Societies and Environments. New York, NY : Springer.

Irwin, A. (1995). Citizen Science: A Study of People, Expertise and Sustainable Development. Londres : Routhledge.

Legardez, A. et Simonneaux, L. (2006). L’école à l’épreuve de l’actualité. Enseigner les questions vives. Paris : ESF Éditeur.

Legardez, A. et Simonneaux, L. (2011). Développement durable et autres questions d’actualité. Questions socialement vives dans l’enseignement et la formation. Dijon : Educagri éditions.

Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement Supérieur (MEES). (2017). Sciences de la nature (200.B). Programme d’études préuniversitaires. Enseignement collégial. Québec : MEES.

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS). (2006). Programme de formation de l’école québécoise, enseignement secondaire, premier cycle. Québec : MELS.

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS). (2007). Chapitre 6 : Science et technologie. Programme de formation de l’école québécoise, enseignement secondaire, deuxième cycle. Québec : MELS.

Wynne, B. (1987). Risk management and hazardous waste: Implementation and the dialectics of credibility. Berlin : Springer-Verlag.


Spectre | Volume 50, numéro 1 | Novembre 2020