Parcours professionnel d’une femme en génie

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Flou, passion, défis, ancrages et soutien

Eve Langelier, Université de Sherbrooke

Le génie est une profession majoritairement masculine. Au Québec, en 2018-2019, la représentation féminine au sein des inscriptions au baccalauréat en génie était de 22 %, tandis qu’elle était de 15 % au tableau de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Au moment d’écrire ces lignes, les femmes représentaient 14 % du corps professoral de la Faculté de génie de l’Université de Sherbrooke, et 6 % au Département de génie mécanique. Le génie est un domaine passionnant; il permet de développer des solutions à des problèmes d’actualité et il mène à une grande diversité de carrières. Ce champ d’activité reste pourtant méconnu de plusieurs et semble intimidant pour certaines femmes. Voici donc un exemple de parcours qui a mené une jeune fille sportive et artiste à l’ingénierie : le mien. J’espère qu’il vous permettra de jeter un regard nouveau sur le génie.

Du flou à la passion

Adolescente, je m’impliquais grandement dans le sport. Le ski alpin était ma passion, mais j’aimais aussi beaucoup le volleyball et le soccer. À temps perdu, je dessinais parfois. À l’école, je préférais les sciences. Quand on m’interrogeait sur mon choix de carrière, je n’avais pas de réponse précise. C’était le flou.

Mes centres d’intérêt et mon entourage ont influencé le choix de mon cheminement. Aimant le dessin et la biologie, j’ai voulu pendant un temps dessiner des planches anatomiques comme le faisait une cousine paternelle. Mais vous en conviendrez, il n’y a pas beaucoup de débouchés dans ce domaine, et c’est parfois un peu lugubre… Par la suite, baignant dans le monde de l’aviation privée et du parachutisme, j’ai voulu dessiner des avions. C’est ainsi que j’ai finalement choisi de m’inscrire au baccalauréat en génie mécanique.

Comme plusieurs autres étudiantes, c’est au premier jour de classe que j’ai su qu’il s’agissait d’un milieu majoritairement masculin. Je m’y sentais quand même bien. J’adorais mes cours et j’avais de bons amis. Durant ma formation, j’ai obtenu deux stages dans une entreprise de produits chimiques. Ces expériences m’ont permis de constater que je ne voulais pas travailler en usine. Au même moment arrivait un nouveau professeur spécialisé en biomécanique. Cette rencontre a orienté le reste de ma carrière. Je me projetais en train de concevoir des équipements médicaux, d’aider les autres en utilisant mes connaissances en ingénierie.

J’ai donc réalisé une maitrise en génie mécanique sur un projet de bio-ingénierie. Je me sentais vraiment à ma place. J’adorais ce que je faisais. Comme je n’avais pas de plan de carrière et que j’aimais apprendre, j’ai de nouveau été influencée par un professeur qui, cette fois, m’a offert d’entreprendre un projet de doctorat. Il s’agissait d’une option que je n’avais pas envisagée, mais qui m’a plu.

J’ai donc entamé un doctorat en génie biomédical. Ce fut une expérience à la fois agréable, difficile et enrichissante. Agréable parce que j’apprenais beaucoup et que j’étais bien entourée. Difficile parce que je sortais de ma zone de confort : formée en génie mécanique, je faisais désormais de la biologie cellulaire et de la biochimie. Enrichissante parce que j’ai acquis beaucoup d’autonomie et développé mon sens critique.

Par la suite, j’ai mis au monde deux beaux garçons, obtenu des contrats de recherche et commencé des études postdoctorales. J’ai enfin découvert, grâce à mon directeur de maitrise et ami, une offre d’emploi pour un poste en enseignement de la bio-ingénierie. C’est ainsi que j’enseigne et que je fais de la recherche à l’Université de Sherbrooke depuis juin 2004. J’adore ce travail qui me permet de transmettre ma passion et d’avoir un impact positif sur la société.

Aussi, depuis mai 2015, j’ai la chance d’être titulaire de la Chaire pour les femmes en sciences et en génie au Québec, dont la mission est d’accroitre la représentation féminine en sciences et en génie. J’avais participé à un concours lancé en 2014 par le Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada. Encore une fois, c’est mon directeur de maitrise et ami qui m’avait encouragée à poser ma candidature…

Quelques défis en cours de route

Aujourd’hui, je suis très heureuse du chemin parcouru et de ce que j’accomplis. Ce chemin a d’ailleurs été heureux, mais quand même parsemé de quelques défis, dont certains sont associés au fait d’être une femme. Par exemple, au baccalauréat, un professeur avait proposé de me trouver un stage. Quelque temps plus tard, il m’annonçait, gêné, que l’entreprise qu’il entrevoyait ne voulait pas de femmes. Je me suis dit que je ne souhaitais pas travailler dans une telle entreprise et je suis vite passée à autre chose sans trop réaliser ce qui venait de se produire.

Lors de mes stages dans le domaine de l’industrie chimique, j’ai eu droit à quelques remarques sexistes et sifflements de la part de travailleurs dans l’usine. Encore une fois, je n’en ai pas vraiment été affectée, car je me sentais respectée dans les bureaux; en outre, les comportements inappropriés se manifestaient rarement.

Ce n’est que plus tard, avec l’arrivée de la famille, que j’ai commencé à réaliser comment la maternité ou la possibilité de celle-ci peut avoir un effet sur une trajectoire professionnelle. Vers la fin de mon doctorat, j’ai toute une surprise, une belle surprise, celle de tomber enceinte de mon premier garçon. À l’époque, mon conjoint travaillait à Québec, et j’étudiais à Montréal. C’était le début de l’articulation études-famille. J’ai eu la chance d’avoir un directeur de thèse très compréhensif par rapport à la situation. J’ai même eu droit à une pièce calme avec un lit pour me reposer au besoin! Avec le recul, je réalise que plusieurs étudiantes ne bénéficient pas d’aussi bonnes conditions.

Plus tard, au cours de discussions concernant mon avenir ou l’embauche d’une femme, j’ai entendu des commentaires exprimant une inquiétude quant à une maternité « potentielle ». Il faut toutefois se souvenir qu’il y a aussi de très belles histoires, comme l’embauche d’une femme enceinte qu’une direction attendra, convaincue qu’il s’agit de la bonne personne pour le poste.   

La conciliation travail-famille a aussi représenté un défi émotif pour la jeune professeure que j’ai été. Je me sentais tiraillée. J’adorais mon travail. Il me stimulait, mais il était toutefois très exigeant en temps et en énergie. J’avais l’impression de ne pas être assez disponible pour ma famille. Mon conjoint m’a grandement aidée à trouver mon équilibre.

Un autre défi que je pense pertinent de partager est le syndrome de l’imposteur. J’ai toujours eu une grande confiance en moi dans mes cours. J’avais une certaine facilité et je travaillais fort, quoique les passages de niveau (par exemple, le passage du cégep à l’université) demeuraient anxiogènes. Mon manque de confiance s’est principalement exprimé une fois sur le marché du travail. Encore aujourd’hui, même si j’ai une très belle carrière, je dois parfois recadrer mes pensées et me convaincre que je suis à ma place. Avec mes travaux à la Chaire, j’ai appris que plusieurs femmes manquent de confiance en elles et qu’il y a une grande composante culturelle à cette situation. Malheureusement, cela peut freiner plusieurs femmes dans leur choix et leur progression de carrière. Le sachant, on peut les encourager à relever des défis. C’est ce que mon directeur de thèse a fait en me parlant du concours associé à la Chaire pour les femmes en sciences et en génie. Et ça a fonctionné, car au départ, je ne pensais pas poser ma candidature!

Mes ancrages

Ce qui m’aide à surmonter les défis, ce sont mes motivations profondes. Au bout du compte, elles sont relativement simples, mais bien présentes :

  • aider (avoir un effet positif sur la vie des gens ou sur la société);
  • collaborer (travailler en équipe pour avoir un plus grand impact et pour socialiser);
  • apprendre (nourrir mon appétit de faire mieux);
  • enseigner (transmettre ma passion, mes connaissances et mes réflexions);
  • aimer (exploiter mes champs d’intérêt et mes forces);
  • me réaliser (donner le meilleur de moi-même). 

Lorsque je suis fatiguée et qu’un doute s’installe en moi, je pense à ce pour quoi je fais ce travail, à mes motivations. C’est ce qui m’ancre à cette carrière et m’énergise à nouveau.

Si semblables et si différents

Les sciences et le génie ont longtemps été pour moi des domaines très proches. D’ailleurs, on peut s’inscrire au baccalauréat en sciences ou en génie en détenant la même formation préuniversitaire en sciences de la nature. On dit aussi souvent que le génie est une application des sciences.

Ce n’est que dans les cinq dernières années, grâce aux travaux de la chaire en éducation (collaboration avec Fatima Bousadra, didacticienne de la technologie, CREAS [Centre de recherche sur l’enseignement et l’apprentissage des sciences), que j’ai saisi la particularité du génie. En génie, on conçoit des solutions à des problèmes. La majorité du temps, il n’y a pas qu’une seule solution possible, mais une diversité de solutions. On cherche alors la meilleure en fonction du contexte qui est traduit dans le cahier des charges fonctionnel. À titre d’exemple, les contextes des pays développés et ceux des pays en développement diffèrent grandement pour la conception d’instruments médicaux. Dans les pays en développement, l’accessibilité, l’abordabilité et la facilité de réparation deviennent souvent prioritaires comme critères de conception. Dans les pays développés, l’ergonomie, l’accès à plusieurs options, la polyvalence et la précision auront des poids plus importants dans les choix de conception. Ainsi, un incubateur pour bébé prématuré, 1Embrace Nest : https://www.embraceinnovations.com/#products un microscope pour détecter la malaria 2The Paper Microscope : https://www.foldscope.com/ et une prothèse de genou 3ReMotion Knee : https://d-rev.org/projects/mobility/ conçus pour utilisation dans les pays en développement se distinguent grandement des nôtres. De façon similaire, les critères de conception d’un instrument médical seront en partie différents si son usage est destiné à une équipe spécialisée en milieu hospitalier ou à un patient à la maison.

Je dirais donc que la formation à l’ingénierie, ou à la technologie, développe une façon de penser : définir le problème dans son contexte, imaginer une diversité de solutions, choisir la meilleure solution selon le contexte, l’évaluer et la mettre en œuvre. Bien entendu, le développement des solutions repose sur les sciences, mais le processus de détermination de la meilleure d’entre elles dépasse l’application des sciences.

En ce sens, je suis convaincue que l’enseignement de la technologie est pertinent et essentiel à tous les niveaux d’enseignement. Bien sûr, il bonifie l’enseignement des sciences en démontrant des applications pratiques, mais aussi, et surtout, il développe la pensée créative et la pensée critique. De plus, dans une approche orientante, il permet d’exposer les élèves à un domaine très vaste (une vingtaine de spécialités) offrant une grande variété de carrières stimulantes (conception, gestion, assurance qualité, entretien préventif, validation de prototype, etc.), dont l’un des objectifs consiste à résoudre des problèmes importants d’aujourd’hui et à bâtir le monde de demain.

Conclusion

Aujourd’hui, j’enseigne la conception aux étudiants et étudiantes en bio-ingénierie et en enseignement des sciences au secondaire. Je fais aussi de la recherche en génie ayant pour but d’améliorer la santé des gens et je travaille à favoriser l’inclusion des femmes en science et en génie. Je suis très heureuse dans mon travail et fière de ce que j’accomplis. Pour me rendre où je suis, j’ai eu des coups de pouce de personnes importantes dans ma vie qui m’ont encouragée et soutenue quand venait le temps de prendre des décisions ou quand je devais surmonter des défis. Je n’ai jamais eu de plan de carrière; mes passions m’ont plutôt guidée, et j’ai surmonté mes craintes. Aujourd’hui, c’est à mon tour d’encourager et de soutenir… 

Note explicative : La bio-ingénierie, le génie biomédical et la biomécanique sont trois domaines qui intègrent le génie aux domaines de la médecine et de la biologie. La bio-ingénierie crée des produits ou des biens pour le vivant (p. ex. : équipements sportifs ou médicaux). Le génie biomédical est un sous-ensemble de la bio-ingénierie qui inclut davantage des notions de médecine. La biomécanique étudie les forces et les mouvements du monde vivant ainsi que leurs répercussions. Elle est souvent utilisée en bio-ingénierie et en génie biomédical. Par exemple, on peut étudier la biomécanique des globules rouges afin de concevoir de meilleurs systèmes de dialyse ou étudier la biomécanique de la marche pour concevoir des exosquelettes.


Spectre | Volume 50, numéro 1 | Novembre 2020