Les sciences dans l’engagement social

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Marie-Claude Beaudry, Université de Sherbrooke

Depuis plus de 10 ans, Amélie Desnoyers s’implique dans différents projets citoyens de son quartier. Cette entrevue met en lumière le rôle des sciences dans ses projets, ses réflexions et son engagement social. Son parcours varié offre un regard sur la pertinence des sciences dans son quotidien.

Introduction

Si je vous dis le mot « scientifique », à quoi pensez-vous? L’image clichée est certes celle d’une personne vêtue de son sarrau blanc, dans un laboratoire, entourée de béchers et de solutions vaporeuses. Mais est-ce l’unique voie possible pour tout un chacun qui souhaite faire des sciences? Et si les scientifiques se trouvaient plus près de vous que vous ne le pensiez, loin de leur laboratoire?

Aujourd’hui, je vous propose de sortir des stéréotypes et d’aller avec vous à la rencontre d’une scientifique pour qui les sciences se vivent dans son environnement naturel : son quartier! J’ai invité Amélie Desnoyers à réaliser une entrevue sur le rôle que jouent les sciences dans son espace citoyen. Cette femme est une véritable citoyenne engagée… et une scientifique qui sort des sentiers battus. En fait, Amélie n’est pas l’incarnation de la scientifique stéréotypée, mais plutôt une personne qui applique la démarche scientifique à sa propre démarche citoyenne.

Formée en psychologie, Amélie est spécialiste en réadaptation en déficience visuelle. L’essentiel de son travail vise à aider sa clientèle à reconquérir son autonomie et à maximiser son potentiel visuel. L’altruisme et le pouvoir d’agir sont parmi les piliers de sa profession. Ils sont si profondément ancrés qu’elle les met en action bien au-delà de sa vie professionnelle, jusque dans son rôle de scientifique-citoyenne! Immisçons-nous dans cet aspect de la vie d’Amélie Desnoyers.

Vous avez dit « citoyenne engagée »?

Amélie, vous êtes une citoyenne engagée depuis plus de dix ans dans des projets qui ont pour enjeux principaux l’environnement et la santé publique. Comment cette expérience a-t-elle commencé?

Lors d’un voyage en Europe, j’ai rencontré une personne qui était activement militante dans les sphères environnementales et politiques. Ce champ était nouveau pour moi, ça a piqué ma curiosité. Quand je suis revenue au Québec, j’ai pris l’habitude de m’informer sur les enjeux énergétiques. C’est là que j’ai commencé à me sentir interpelée. Avec ce flot d’informations, je me suis rendu compte d’aberrations politiques en matière d’organisation énergétique. C’est alors que j’ai décidé de participer à ma première manifestation. À partir de ce moment-là, mon rôle de citoyenne a pris une nouvelle tangente. Je me suis sentie entrer en action : je voulais aller au-delà de l’information en prenant ma place. De projet en projet, j’ai rencontré des gens. Ce sont vraiment ces rencontres qui m’ont amenée à toutes ces expériences d’implication citoyenne. Ce n’est pas qu’un seul élément, mais plutôt un processus.

Qu’est-ce que ça signifie, pour vous, l’implication citoyenne?

Ça prend plusieurs formes en fait. De manière générale, c’est de se mêler des affaires (et non de ses affaires)! C’est de se dire « moi, comme citoyenne, j’ai une place. Je ne fais pas que travailler, avoir des loisirs ou m’occuper de ma famille. J’ai une place dans ce qui se décide, dans ce qui s’aménage en ville ». C’est occuper son rôle social, celui qui a des impacts sociaux ou environnementaux, selon ce qu’on épouse comme cause. Pour ma part, je me suis impliquée dans des projets concrets comme l’agriculture urbaine. J’ai joint un comité qui vise le verdissement du quartier. J’ai aussi participé à des consultations publiques sur l’aménagement de mon quartier en allant y poser des questions. Avec d’autres citoyens et citoyennes du quartier, j’ai exercé mon droit d’initiative instauré par la Ville de Montréal1http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=6578,56915583&_dad=portal&_schema=PORTAL .

Et les sciences dans tout ça?

Comment les sciences sont-elles pertinentes dans votre démarche d’implication citoyenne?

D’abord, les sciences sont une source d’information. Des scientifiques ont produit des données utilisables pour réfléchir, pour analyser. Devant un enjeu complexe, j’utilise la science pour mieux comprendre. Si je n’ai pas les compétences requises pour comprendre les données, alors je peux consulter des spécialistes directement. J’ai déjà fait appel à un chercheur pour qu’il vienne donner une conférence et aider la collectivité à mieux comprendre les impacts d’un projet de développement industriel dans notre quartier. La vulgarisation fait partie des éléments clés de l’implication.

Ces données sont aussi pertinentes pour argumenter. Prenons un exemple concret. La Ville de Montréal voulait aménager un pôle de transport de marchandises en plein cœur d’un quartier résidentiel. Collectivement, nous nous questionnions sur les répercussions réelles dans le quartier, sur les émissions de dioxyde de carboneet sur le bruit que les transports occasionneraient. Les données sur les émissions existent pour d’autres contextes. On pouvait donc les interpréter et faire des parallèles avec notre quartier : est-ce profitable qu’autant de camions partagent le voisinage, considérant les données sur les polluants et sur le bruit? On utilisait des données existantes pour appuyer notre raisonnement, pour débattre de nos arguments. Si, par exemple, on parle de détruire un boisé urbain, alors je peux chercher des données d’études scientifiques sur les impacts à court et à long terme d’une telle transformation.

Les sciences deviennent aussi un outil de sensibilisation et de mobilisation. En ayant des données concrètes qui démontrent comment ça peut se répercuter dans la vie quotidienne, alors on obtient davantage de crédibilité.

Les sciences constituent même une source d’expérimentation. Le premier exemple que je pourrais donner, c’est dans l’un des projets de développement du quartier. Les représentants nous disaient qu’ils ne pouvaient pas nous informer sur les impacts de leur projet, parce qu’ils n’avaient pas encore produit les études nécessaires. Déjà, en tant que citoyen, on peut se demander : « Comment est-ce possible de réfléchir à un projet sans avoir accès à des données potentielles? » Alors, collectivement, on a envisagé les sciences citoyennes : on s’est intéressé à la production de données recueillies par les gens du quartier. Ils auraient collecté des données et les auraient transmises à des personnes qui pouvaient les analyser. Bien que nous n’ayons pas eu à entamer ce processus, nous savons qu’il fait partie des possibilités. Le second exemple s’applique aux projets citoyens en agriculture urbaine. Pour pérenniser les projets, on doit nécessairement s’informer sur les composantes du sol, sur le degré d’ensoleillement et sur les fertilisants naturels à utiliser, par exemple. On fait des expérimentations selon les différentes sources et l’on obtient nos propres données scientifiques. La science devient un levier d’action.

Comment arrivez-vous à accéder aux données scientifiques nécessaires à vos réflexions?

Les informations existent, elles sont là, quelque part. Il faut cependant prendre du temps pour les chercher. Je dois admettre que l’ampleur de la recherche va dépendre de la nature du projet dans lequel on s’implique. C’est l’un des critères importants qui rend l’accès aux données facile ou non.

Si l’on prend un exemple comme l’agriculture urbaine, les données sont facilement accessibles sur différents blogues ou autres sites plus formels. Dans des cas comme celui-là, il faut se donner un peu de temps pour chercher les informations.

Par contre, pour des projets qui sèment davantage de controverses, il est possible que les données vulgarisées soient plus difficiles à trouver. Dans certaines situations, les données n’existent pas encore ou elles ne sont, pour l’instant, pas rendues publiques. C’est donc difficile de raisonner de façon éclairée parce que les données ne sont pas accessibles. Il faut donc être créatif et trouver une façon d’y accéder. On pense alors à la science citoyenne, comme je l’ai mentionné tout à l’heure.

Dans d’autres situations, il y a ce qu’on appelle l’accès aux données brutes : c’est une masse de données non vulgarisées. Pour une personne isolée, la réflexion à partir de ce type de données devient hautement complexe.

Ça m’amène à un deuxième critère : la collectivité et, précisément, l’intelligence collective. C’est de mettre à profit les compétences de chacun pour compartimenter l’ampleur de la tâche. Ce qui est intéressant des projets citoyens, c’est quand on se met ensemble pour arriver à nos fins. L’expérience de l’engagement citoyen peut vite devenir prenante, et les évènements peuvent basculer rapidement. En étant plusieurs, on divise les tâches, on partage les informations, mais on répartit aussi la fatigue relative à cette implication. On ne peut pas arriver aux mêmes résultats si l’on travaille seul. C’est le travail collectif qui nous permet de prendre position.

Que diriez-vous à quelqu’un qui a la tête pleine de projets sociaux, mais qui hésite à s’engager plus formellement à cause de l’ampleur de la tâche?

L’action collective absorbe la fatigue individuelle qui peut nous accabler par moments. La collectivité, c’est une force. C’est comme de créer des ponts entre des iles isolées. Mon action individuelle peut avoir de petits effets sur une personne dont les actions auront, à leur tour, des effets sur d’autres personnes. Quand on a un espace collectif, un espace qui s’engage dans la volonté d’un changement, il y a toujours quelqu’un qui monte la garde. Ça permet à chacun de se reposer et à d’autres de prendre le flambeau en attendant. C’est la force collective qui nous permet de voir grand!

Merci Amélie!

Conclusion

Ce portrait permet de mieux comprendre comment il est possible, voire nécessaire, de mettre à profit la démarche scientifique dans une démarche citoyenne. Dans sa vie quotidienne, Amélie porte un sarrau invisible dans chacune des dimensions de ses projets : que ce soit pour poser des questions, pour user de créativité et même pour récolter des données pertinentes à son argumentation, cette citoyenne engagée est soutenue par une démarche socialement et scientifiquement rigoureuse.

L’entrevue réalisée auprès d’Amélie Desnoyers donne une vision moins répandue de la dimension sociale de la science. S’informer, poser des questions, analyser, vulgariser, argumenter et expérimenter font partie intégrante de la démarche scientifique, un processus que les éducateurs et éducatrices scientifiques enseignent à leurs élèves de tous âges. La science, dans les projets citoyens, est non seulement concrète, mais elle constitue aussi un moyen pour apporter des changements. Pourquoi ne pas intégrer un tel projet à l’enseignement des sciences? De cette belle rencontre, je retiens que tous les citoyens et citoyennes peuvent s’émanciper en utilisant un pouvoir d’agir collectivement afin de transformer le monde sous l’œil de la science.

Et vous, portez-vous un sarrau invisible dans votre vie citoyenne?

Suggestions de lecture

Caron, S. (2017, 23 aout). Cité de la logisitique : OCPM se penchera sur le dossier. Journal Métro. Repéré à https://journalmetro.com/actualites-hochelaga-maisonneuve/1188169/cite-de-la-logistique-ocpm-se-penchera-sur-le-dossier/

Desnoyers, A. (2018, 17 novembre). Relance de l’est de Montréal : repenser la gouvernance portuaire. Le Devoir. Repéré à https://www.ledevoir.com/opinion/idees/541569/relance-de-l-est-de-montreal-repenser-la-gouvernance-portuaire


Spectre | Volume 50, numéro 1 | Novembre 2020