La COVID-19 et la place des sciences dans la société

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Réflexions sur les propos d’un microbiologiste-infectiologue

Kassandra L’Heureux, Université de Sherbrooke

Philippe Martin, microbiologiste infectiologue, médecin et professeur-chercheur, Université de Sherbrooke


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Les raisons qui m’ont amenée à demander à Philippe Martin de m’accorder une entrevue sur le rôle des sciences dans la société sont multiples. En tant qu’étudiante à la maitrise en sciences de l’éducation, je suis convaincue que l’enseignement et l’apprentissage des sciences jouent un rôle clé dans le développement de la pensée critique de nos élèves. Lorsque j’ai vu un article concernant l’enzyme Sherby-20 1Université de Sherbrooke (2020, 22 avril). Tests de dépistage de la COVID-19. S’adapter à vitesse grand V-Sherby-20. . https://www.usherbrooke.ca/actualites/nouvelles/nouvelles-details/article/42737/.,j’ai tout de suite été intéressée par le sujet, puisqu’il était question d’une équipe de recherche ayant fait preuve d’initiative et de créativité pour résoudre une problématique sociale actuelle. Après la lecture de l’article, j’ai eu envie d’en apprendre davantage sur la vision des sciences que M. Martin avait développées en tant que microbiologiste infectiologue, médecin et professeur-chercheur à l’Université de Sherbrooke. Ce texte présente une mise en dialogue réflexive faite à la lumière des propos de M. Martin qui dresse un portrait de sa vision de la culture scientifique, notamment en ce qui concerne l’importance du doute.

Le parcours de M. Martin

Après avoir terminé ses études collégiales, Philippe Martin a choisi de s’inscrire en médecine pour associer son amour des sciences pures à son désir de travailler avec les gens. Ses champs d’intérêt ne l’ont d’abord pas poussé vers la microbiologie. Ce serait plutôt le hasard des circonstances qui l’a amené à réaliser un stage dans ce domaine. À ce moment-là, il savait qu’il souhaitait devenir médecin, mais il ignorait que derrière cette profession se cache un éventail de spécialités.

P.M. : « J’avais un certain intérêt pour les sciences de la nature, mais je me suis un petit peu lancé là-dedans sans trop savoir ce que ça allait être… Finalement, j’ai réussi à trouver quelque chose qui m’intéressait dans la grande famille de la médecine. »

En se remémorant certains moments clés de son parcours scolaire qui ont inspiré sa carrière professionnelle, M. Martin me parle d’une expérience marquante qu’il a réalisée au secondaire. Celle-ci consistait à cultiver ses mains. 2La culture microbienne est une technique de laboratoire qui consiste essentiellement à placer des bactéries dans une gélose pour permettre la croissance bactérienne afin de dénombrer ou d’identifier les bactéries.

P.M. : « On avait fait bouillonner nos mains 3Le verbe « bouillonner » fait ici référence à la culture microbienne. et l’on avait mis ça sur des géloses et placé ça au four. Le lendemain, on regardait ça et l’on voyait une colonie de bactéries pousser là-dedans. C’est là que j’ai pris conscience qu’il y a de petites affaires qui se promènent et qu’on ne voit pas! »

J’étais également curieuse de savoir si un enseignant ou une enseignante avait marqué le parcours scolaire de M. Martin. À cet effet, il m’explique qu’il se considère chanceux d’avoir eu de très bons pédagogues. Une caractéristique importante pour maintenir un climat d’apprentissage favorable, selon lui, est de créer un environnement non menaçant, c’est-à-dire un travail collaboratif et positif. En tant que professeur à l’université, il souhaite que ses étudiantes et étudiants apprennent également dans cet environnement.

P.M. : « Je pense que c’est ça la principale caractéristique d’un bon enseignant, une ouverture, un positivisme . C’est vraiment ce que j’ai essayé de répliquer comme modèle d’enseignant. »

Dans sa pratique, cette ouverture se perçoit par le fait de rendre les apprentissages agréables et de laisser place à l’erreur.

P.M. : « À mes étudiantes et mes étudiants, je dis tout le temps : mouillez-vous, ce n’est pas grave! Si l’on se trompe, on va voir pourquoi on s’est trompé. Puis, c’est souvent même plus formateur que de se faire dire ce qui aurait dû être fait. […] Nous essayons d’avoir du plaisir là-dedans. »

L’enzyme Sherby-20

Comme médecin-infectiologue, il m’explique que son travail lui demande d’être en contact avec des patients et des patientes et de travailler au laboratoire. Son rôle, que ce soit en clinique ou au laboratoire, consiste à s’attarder aux cas plus complexes. Par exemple, il est sollicité lorsque les gens font de la fièvre sans raison apparente et que tous les tests ont déjà été faits. Il mène alors une enquête à l’aide de son microscope pour résoudre la problématique. Son premier contact avec l’arrivée de la COVID-19 au Québec s’est fait au Centre hospitalier de l’Université de Sherbrooke (CHUS) pendant la semaine de relâche.

P.M. : « J’étais là pendant la semaine de relâche, c’était moi qui étais de garde. Je voyais comment c’était. Je commençais à voir les gens qui arrivaient beaucoup d’Italie avec de la fièvre. On n’avait pas encore commencé à tester pour la COVID à Sherbrooke, ou du moins, dans les gros centres. Nous avons vu rapidement qu’il fallait trouver une façon de diagnostiquer la maladie . »

Ce premier constat l’a mené à un autre : les composantes pour fabriquer les tests de dépistage, nécessaires pour poser le diagnostic, étaient manquantes. Cette situation se répétait partout au Québec. À partir de ce moment et grâce à son rôle de chef de laboratoire, il a pu contacter les laboratoires de différents grands centres par l’entremise d’un groupe provincial avec des personnes représentantes du ministère de la Santé et des Services sociaux. Dans cette équipe, les chercheurs et chercheuses ont pu discuter des défis du dépistage et partager les idées. Leur objectif était de démarrer rapidement la recherche afin de résoudre le problème des composantes manquantes pour les tests de dépistages. Dans le contexte où la plupart des laboratoires ont fermé en raison des mesures gouvernementales, il a fait un appel à tous les chercheurs et chercheuses qui avaient encore accès à leur laboratoire. Il a voulu savoir si une équipe de recherche pouvait l’aider à trouver comment fabriquer l’enzyme nécessaire pour faire le dépistage. Il a reçu une réponse positive d’une équipe de recherche de Sherbrooke.

Afin de bien comprendre l’importance de ces éléments manquants, j’ai demandé à M. Martin d’expliquer le rôle de l’enzyme Sherby-20 dans la détection du coronavirus. Sa réponse a pris la forme d’une analogie très évocatrice.  

P.M : « En fait, la détection du virus, pour savoir si une personne a le virus, ça ressemble essentiellement à suivre une recette pour faire un gâteau. Pour faire un gâteau, ça prend des ingrédients comme de la farine et de la levure. Quand nous étions au mois de mars, nous n’avions plus de farine et nous avions des centaines de tests qui attendaient. Donc, nous avons fabriqué notre farine. Essentiellement, nous sommes partis de zéro et nous avons fabriqué la farine que nous avons pu utiliser pour faire notre recette de gâteau, et il a levé […] et ça a fait un bien beau gâteau! »

De cette façon, les efforts communs de plusieurs chercheurs et chercheuses ont mené à la création de l’enzyme Sherby-20, qui permet de détecter le virus à de très faibles couts. Du point de vue de la recherche, ce n’est pas le seul projet que M. Martin a entrepris relativement à la pandémie. En effet, depuis que la COVID-19 est devenue LE sujet d’actualité, le nombre de ses collaborations avec d’autres équipes de recherche ne cesse d’augmenter. Il travaille actuellement sur une étude québécoise qui cherche à établir le pourcentage du personnel de la santé ayant été exposé à la COVID et ayant développé une immunité contre le virus.

Le doute et le jugement critique

Afin de répondre à ma question concernant sa vision des caractéristiques d’un ou d’une scientifique, Philippe Martin me mentionne qu’il a dû prendre du temps pour réfléchir à ce qu’il considère comme des qualités essentielles chez ces personnes.

Dans sa conception du scientifique, deux qualités clés ressortent : la place du doute et l’importance du jugement critique. 

P.M. : « Je pense qu’être scientifique, c’est une façon de considérer une problématique et d’y réfléchir. C’est comme ça que je vois cela, être scientifique. Se baser sur des faits, du moins sur ce qu’on croit être des faits, et l’adapter à notre situation. Peser le pour et le contre. C’est toujours comme ça que j’envisage les problèmes qui me sont soulevés. On essaie de partir de ce qu’on connait, des faits et de vraiment voir les deux côtés de la médaille avant de prendre une décision. Donc, je pense que d’être scientifique, c’est de toujours avoir une nuance. Je me méfie un peu des gens qui sont trop certains de quelque chose. Même moi, dans mon travail quotidien, je ne suis jamais certain à 100 %. Même pour les débats actuels de société comme le port du masque et les deux mètres de distance. C’est peut-être une solution, mais il y a des pour et des contre, ce n’est pas noir ou blanc comme certaines personnes aiment l’exprimer. »

Sa réflexion l’amène également à développer sa pensée sur la place des sciences dans la société et sur le rôle que les scientifiques y jouent.

P.M. : « Je pense que c’est très important. L’humain va toujours avoir des problématiques à résoudre. Il faut innover. On voit qu’avec les virus, il faut s’adapter et trouver des solutions. Je pense que ça va être les scientifiques qui vont être obligés de trouver des solutions à ces problèmes de la vie, comme le réchauffement climatique et tout ça. Donc, je pense qu’un monde sans scientifiques, malheureusement, est voué à tomber éventuellement dans l’âge des ténèbres et la déchéance. Donc oui, pour moi, les scientifiques sont extrêmement importants. »

Intriguée par sa description d’un monde sans scientifiques, je lui ai demandé à quoi ressemblerait plus précisément ce monde. Sa réponse m’a surprise. Elle était spontanée et très contextualisée. Il relève le glissement possible entre les faits et l’opinion, mais également les enjeux scientifiques liés aux prises de décisions. Comme l’illustre l’extrait qui suit, il considère que certains systèmes sont en désordre et, selon lui, manquent de cohérence.

P.M. : « Comme aux États-Unis, c’est exactement ça… [la prise de décision se fait sur une base] non scientifique. Des gens avec des opinions, sans se baser sur des faits, vont essayer d’émettre des politiques. Ça engendre du chaos, de l’improvisation, de mauvaises décisions, une société qui n’est plus capable d’avancer et de résoudre ses problèmes. Donc, je pense que ça serait ça, la vie sans scientifiques. » 

Je me suis dit que, plus que jamais, les sciences doivent avoir une place indispensable dans l’enseignement. Si l’on souhaite que nos élèves développent leur jugement critique et le doute auquel M. Martin fait référence, il faut alors laisser la place au doute et au jugement critique dans la manière d’enseigner les sciences. Il mentionne lui-même que ce raisonnement peut être transposé en contexte scolaire.

P.M. : « C’est ça le raisonnement que m’a montré mon parcours scientifique et que je continue d’appliquer tous les jours. Il y a toujours le doute. Toujours, toujours, toujours le doute. Un doute raisonnable que j’expose à mes patients et patientes en leur disant toujours ce qui me semble être la meilleure option, mais en précisant qu’il n’y a pas de garantie. Je leur demande toujours ce qu’ils en pensent. Donc, c’est comme ça que j’essaie de considérer tous les problèmes. »

Conclusion

La création de l’enzyme Sherby-20 a été possible grâce aux efforts de plusieurs personnes chercheuses et particulièrement grâce au rôle de liaison que le professeur a joué dans ce projet. Quant à la place des sciences dans la société, il nous rappelle qu’un ou une scientifique base ses décisions sur l’évaluation des faits plutôt que sur ses opinions. Philippe Martin m’a permis de mieux comprendre le rôle d’un médecin-infectiologue, mais il m’a aussi ouvert les yeux sur une vision plus large du raisonnement scientifique et sur l’importance du rôle de l’éducation dans la formation de futurs citoyennes et citoyens capables de douter et de faire preuve de jugement critique. Notamment, j’ai réalisé les conséquences potentielles d’un manque d’éducation concernant la culture scientifique et le raisonnement scientifique.


Spectre | Volume 50, numéro 1 | Novembre 2020