Du savoir universitaire au savoir du grand public

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La route parfois sinueuse du transfert des connaissances

Dave Saint-Amour, Université du Québec à MontréalDave Saint-Amour, Université du Québec à Montréal


C’est à 18 ans que j’ai vécu ma première et véritable crise existentielle. J’étais alors étudiant au cégep en sciences de la nature (sciences pures). En bon élève, j’avais suivi les cours avancés en maths, chimie et physique à la fin du secondaire. Lorsque j’ai dû choisir un programme collégial, je me suis dirigé vers ce qui m’était le plus familier et « confortable ». Curieux de nature, j’ai suivi un cours hors programme d’introduction à la psychologie à la deuxième session. Une réalité alors inconnue me frappe en plein visage, et je deviens complètement dérouté par rapport à mes aspirations professionnelles. Suis-je à la bonne place? Et si ma vocation était plutôt du côté des sciences humaines? Mais non, voyons! Il y a trop de concepts nébuleux en psychologie pour la personne rationnelle que je suis. Pour en avoir le cœur net, j’ai suivi un deuxième cours : psychologie sociale. Eurêka! Il était possible d’étudier les comportements humains à partir de la démarche scientifique, c’est-à-dire sur la base d’observations, d’hypothèses et d’expérimentations; j’avais trouvé ma voie. Arrivé à l’université, j’ai légèrement dévié en découvrant un autre domaine de la psychologie, tout aussi rigoureux, mais dont l’objet d’étude me passionnait davantage : le cerveau. Quelques années plus tard, j’avais terminé un doctorat en neuropsychologie à l’Université de Montréal; c’était en 2003.

Pour une meilleure compréhension de l’impact des polluants sur la santé du cerveau

Mes activités de recherche actuelles se concentrent sur l’étude des effets de l’exposition aux contaminants environnementaux sur le développement des fonctions cérébrales. Je m’intéresse ainsi au fonctionnement des systèmes sensoriels, de la cognition et de la régulation émotionnelle, du jeune enfant jusqu’à l’âge adulte, en lien avec l’exposition à différentes neurotoxines comme le mercure, le plomb ou les pesticides. Les études humaines pour comprendre les mécanismes cérébraux affectés par les polluants environnementaux demeurent trop peu nombreuses, alors qu’elles sont nécessaires pour réellement guider les règlementations en matière de santé des populations. Grâce à ma formation universitaire en neurosciences cognitives, mes travaux contribuent au développement de la recherche en santé environnementale en y apportant des outils d’investigation, dont l’imagerie cérébrale, permettant de poser de nouvelles questions de recherche. Par exemple, quels impacts les contaminants environnementaux ont-ils précisément sur le fonctionnement de notre cerveau? À quel point affectent-ils les capacités d’apprentissage, le quotient intellectuel, la mémoire, l’attention? Quelles sont les fenêtres critiques d’exposition? Dans quelles circonstances ces contaminants sont-ils le plus susceptibles de nous nuire? Pour répondre à ces questions, je travaille avec des consortiums internationaux de chercheurs et chercheuses pour mieux comprendre les effets neurotoxiques de l’exposition à des polluants environnementaux, particulièrement lorsque cette exposition survient pendant la gestation, une période critique pour le développement cérébral. C’est dans ce contexte que mes recherches ont d’abord porté sur l’étude d’une cohorte de plusieurs centaines d’enfants inuits au Nunavik (Nunavik Child Development Study), une région située dans le Nord-du-Québec, en étroite collaboration avec des équipes de recherche de l’Université Laval. Mes travaux actuels portent sur la neurotoxicité des contaminants environnementaux auprès d’enfants, d’adolescents et d’adolescentes de la population générale au Canada 1Étude MIREC (Maternal-Infant Research on Environmental Chemicals et en France. 2Étude PÉLAGIE, Perturbateurs Endocriniens : Étude Longitudinale sur les Anomalies de la Grossesse, l’Infertilité et l’Enfance

Le prix à payer pour savoir

Poser une question de recherche est un processus intellectuel captivant (et relativement facile), mais le chemin pour arriver à la réponse peut s’avérer long et difficile. Le métier de chercheur comporte son lot de défis, dont celui d’obtenir des subventions de recherche, lesquelles sont le plus souvent nécessaires pour mener à bien un projet. En fait, la recherche scientifique est une activité collective (cela n’a jamais été aussi vrai qu’à notre époque) qui implique plusieurs acteurs. L’image du scientifique solitaire ayant fait une découverte extraordinaire est devenue l’exception plutôt que la règle. La recherche en santé est de plus en plus interdisciplinaire et intersectorielle. Mes activités de recherche s’inscrivent parfaitement dans ce mouvement, qui regroupe diverses disciplines telles que les neurosciences, la psychologie, la toxicologie, les sciences de l’environnement, la santé publique, etc. Le travail en silo est à toutes fins utiles révolu. Parler d’un facteur de risque génétique d’une maladie neurologique sans tenir compte du contexte psychosocial garantit une levée de boucliers dans la communauté scientifique, et c’est très bien ainsi.

Le financement de la recherche est devenu très compétitif et ardu; une personne en début de carrière peut facilement passer le tiers de son temps à cette activité de « recherche » de subventions… Le financement de la recherche se révèle d’autant plus difficile qu’il y a, depuis plusieurs années, un manque criant d’investissements pour la recherche scientifique, particulièrement au Québec, comparativement au reste du Canada. Je me considère comme chanceux dans ce jeu parfois déloyal, car j’ai connu suffisamment de succès pour que ma passion pour la recherche ne se fane pas. Heureusement, peu importe les contraintes et les réalités sociales, politiques ou économiques, le processus de la démarche scientifique reste intemporel et se suffit à lui-même. Pas besoin d’argent pour ressentir la joie intellectuelle de poser une nouvelle question de recherche, formuler une hypothèse et trouver la meilleure méthode pour la tester. Le suspense de l’attente des résultats peut parfois durer plusieurs années, notamment pour les études longitudinales, comme c’est le cas dans la majorité de mes études. Peu importe l’issue, le processus de découverte, avec toute sa beauté, a eu lieu et se répètera.

La nécessité de la mobilisation et de la diffusion des connaissances

Outre la tâche de « faire » de la bonne science, je crois fondamentalement, comme plusieurs collègues, que les chercheurs et chercheuses ont aussi la responsabilité de partager et de transmettre leurs connaissances au-delà de la communauté scientifique. Malheur à la personne qui ne présente pas de plan de transfert de connaissances (TC) dans sa demande de subvention; elle sera rejetée sur le champ! Le TC peut brièvement se définir comme « un processus dynamique qui réfère à l’ensemble des activités et des mécanismes d’interaction favorisant la diffusion, l’adoption et l’appropriation de nouvelles connaissances » (Lemire, Souffez et Laurendeau, 2009). Le TC peut, selon l’état des connaissances du domaine, prendre différentes formes, allant des communications scientifiques (publications, conférences, ateliers, etc.) jusqu’à la modification d’une loi ou de pratiques.  

C’est en 2011 que j’ai véritablement commencé à m’impliquer dans des activités de transfert des connaissances et de communications. Dans la foulée de mes travaux de recherche auprès de jeunes Inuits du Nunavik, j’avais participé à l’élaboration d’un programme de TC avec la Direction de la santé publique de la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik. Des documents vulgarisés expliquant les principaux résultats de nos recherches ont été créés et distribués à toutes les personnes participantes (parents et enfants) et dans tous les services de santé du Nunavik. Une série de capsules Web a également été créée sur le site du Centre pour la santé des Inuits, ainsi qu’une page Facebook contenant des informations en lien direct ou indirect avec les données de la recherche (https://www.facebook.com/NCDStudy/). Nos messages étaient essentiellement centrés sur les effets néfastes de la consommation de poissons contaminés (en particulier au méthylmercure) sur le développement neuropsychologique de l’enfant, tout en les mettant en perspective avec les effets bénéfiques des oméga-3 et du sélénium, également présents dans le poisson. Des recommandations de santé publique ont ainsi été émises en demandant à la population inuite de favoriser la consommation de certains types de poissons, surtout pendant la grossesse, ayant un meilleur ratio nutriments/polluants (par exemple, l’omble de l’Arctique).

Outre cet exemple précis, j’ai participé à des conférences plus générales en santé environnementale auprès du grand public dans différents milieux, dont les Sceptiques du Québec, la Maison du développement durable et le Cœur des sciences de l’Université du Québec à Montréal, lesquels ont pour mission de contribuer au développement de la culture scientifique. J’ai aussi participé, en 2018, à un panel d’experts au Cœur des sciences appelé à commenter la projection du documentaire français « Demain, tous crétins? ». Cet évènement a suscité un grand intérêt médiatique, à la suite duquel j’ai réalisé une série d’entrevues ayant pour objectif de nuancer et de rectifier certains propos des auteurs du documentaire quant à l’explication de la baisse du quotient intellectuel observée dans certains pays et le possible lien avec l’exposition aux perturbateurs endocriniens. Relativement à cet évènement, le Cœur des sciences m’a recontacté pour m’inviter cette fois à donner une conférence grand public que j’avais alors intitulée : « Contaminants environnementaux : menaces sur notre cerveau? » Cette conférence, et en particulier la période de questions qui a suivi, a été un évènement marquant pour moi et un réel catalyseur; à l’ère du sensationnalisme, de la désinformation et des fausses nouvelles, il m’est apparu évident que je ne devais pas me contenter de transmettre des connaissances au public, mais également trouver le moyen de mieux synthétiser l’information et promouvoir les faits et la pensée critique.

Un processus à ne pas sous-estimer

Bien que je trouve plaisir à partager mon savoir auprès de personnes qui n’ont pas de formation formelle en recherche, l’exercice n’a pas toujours été aussi agréable. Il est encore parfois ardu et il requiert une véritable préparation, d’autant plus que les chercheurs et chercheuses universitaires ne sont pas formés pour transmettre leurs résultats en dehors des milieux de la recherche, malgré toute la bonne volonté qu’ils peuvent avoir. Du secondaire à l’université, les programmes sont axés sur l’apprentissage des connaissances et de compétences certes, mais le TC ne figure nulle part. Comme si l’on pensait que la maitrise du TC pouvait s’apprendre seul. Il y a des universitaires qui passent leur vie à étudier les processus et les effets des différentes stratégies de TC! Il ne suffit pas d’être capable de diffuser des résultats de recherche ou de promouvoir un programme jugé efficace sur la base de données probantes, il faut également savoir comment les gens parviendront à s’approprier ces connaissances et à les intégrer dans leur quotidien. En d’autres mots, le TC doit aller au-delà du volet scientifique et tenir compte d’une multitude de facteurs individuels et collectifs.

À la difficulté pour la personne qui fait de la recherche de bien maitriser le processus de TC s’ajoute le fait que le TC et la vulgarisation scientifique sont encore trop peu valorisés. Par exemple, la reconnaissance formelle des activités de TC est absente dans les critères de promotion des chercheurs et chercheuses universitaires, alors qu’ils doivent paradoxalement de plus en plus s’y investir. Conséquence : plusieurs d’entre eux évitent le TC pour mieux se consacrer à leurs activités de recherche. Je dois avouer, avec regret, que j’étais l’un de ceux-ci en début de carrière. La compétition est tellement forte aujourd’hui que les chercheurs et chercheuses doivent être stratégiques dans la manière d’investir leur ressource-temps. De plus, les taux de réussite aux concours des différents organismes de financement sont très faibles (de l’ordre de 15 % aux Instituts de recherche en santé du Canada, principal organisme subventionnaire fédéral en santé) et viennent le plus souvent avec des réductions budgétaires pour les heureuses personnes élues, ces dernières étant contraintes de couper plus ou moins toujours en premier les activités de transfert qu’elles avaient à l’origine prévu réaliser.

Heureusement, cela tend à changer, et je dois dire que le Québec montre très bien l’exemple en matière de valorisation pour le transfert des connaissances scientifiques dans la sphère publique. En effet, les Fonds de recherche du Québec ont lancé plusieurs initiatives en ce sens au cours des dernières années. La plus récente est le programme DIALOGUE qui vise à encourager la communauté scientifique à interagir avec le grand public et ainsi à susciter un intérêt et une meilleure compréhension de la démarche scientifique. Voici une courte illustration bien personnelle de ce programme. En effet, j’ai la chance d’être l’un des lauréats de la première édition du concours pour un projet intitulé « Santé du cerveau et polluants environnementaux : déconstruire les mythes pour mieux comprendre les faits et agir ». Le premier volet de ce projet consiste à mettre en place une plateforme numérique grand public qui sera alimentée par des conférences et des entretiens vidéos avec des experts et des professionnels de la santé, ainsi que par des questions provenant du grand public. De plus, les journalistes et les recherchistes pourront aussi bénéficier de cette plateforme, car elle contiendra une cartographie interactive de chercheurs et chercheuses disponibles pour répondre à leurs questions. Nous espérons inaugurer cette plateforme à la fin de l’année 2020 (https://faireasatete.uqam.ca/). Par ailleurs, des ateliers de sensibilisation seront organisés dans divers milieux, ciblant les cégépiens et cégépiennes, ainsi que les jeunes parents, en vue d’offrir des outils concrets permettant de détecter les informations douteuses ou non fondées relatives aux effets neurotoxiques des polluants environnementaux sur le cerveau (par exemple, l’exposition aux pesticides cause l’autisme). Des conférences grand public complémenteront les ateliers en présentant des informations vulgarisées sur diverses thématiques concernant les impacts des polluants.

Le TC dans la formation de la relève

En tant que professeur d’université, mon quotidien est évidemment teinté d’échanges avec des étudiants et étudiantes de tous les horizons (principalement aux cycles supérieurs universitaires, mais également des stagiaires de premier cycle), que ce soit dans mes cours ou dans mon laboratoire. J’affectionne particulièrement d’échanger avec eux et de contribuer à promouvoir leur pensée scientifique pour le bien de leurs travaux de recherche. Même si je n’exerce ma profession que depuis une quinzaine d’années, j’ai tout de même noté un changement notable quant à mes interactions avec les étudiants et étudiantes. Un des facteurs responsables de ce changement est sans aucun doute l’incroyable accès à l’information dont nous disposons maintenant grâce à Internet. Il devint parfois difficile de gérer la surabondance d’études sur un sujet donné — même en ne sélectionnant que les études « sérieuses » —, et ce, sans compter les informations erronées qui circulent à vitesse grand V sur les réseaux sociaux. La population étudiante, par définition, absorbe beaucoup d’informations nouvelles et n’est pas toujours bien outillée pour sélectionner les plus pertinentes et, pire encore, pour détecter les informations douteuses et de mauvaise qualité. Être capable de faire la part des choses quant aux informations dont on nous bombarde quotidiennement est devenu plus important que jamais. Un principe bien connu de l’apprentissage est de construire le savoir à partir des connaissances antérieures des élèves/étudiants. Il va sans dire que le savoir sera d’autant plus difficile à atteindre s’il faut au préalable déconstruire une montagne de connaissances antérieures superflues. Ces dernières années, je me suis rendu compte qu’intégrer le TC pendant l’acquisition du savoir, et non pas seulement après, peut faciliter l’apprentissage. La raison est fort simple. Au cœur du TC, il faut d’abord synthétiser les faits pour ensuite transmettre la connaissance le plus efficacement possible. Demander à un étudiant ou à une étudiante de rendre compte d’un phénomène à l’écrit en une seule page plutôt que 15 est beaucoup plus exigeant intellectuellement. Même chose pour une présentation orale très courte : il suffit de visionner une capsule de Ma thèse en 180 secondes pour s’en convaincre. Et tout ça encore plus pour un public non spécialisé. Évidemment, la qualité d’un TC d’un domaine de recherche en construction a ses limites, mais le jeu en vaut la chandelle pour la formation des étudiants et étudiantes (ou même pour toute autre personne apprenante, incluant le corps professoral). Leur esprit de synthèse et leur jugement n’en seront que bonifiés. C’est la raison pour laquelle j’encourage maintenant systématiquement mes étudiants et étudiantes à participer, en parallèle à leurs travaux de recherche, à différentes activités de TC. C’est un investissement gagnant pour les deux parties.

Conclusion

Mon vœu le plus cher est de transmettre quelques notions élémentaires de TC auprès des plus jeunes. Sans entrer dans les dédales du TC, il importe à mon avis de mieux outiller nos jeunes devant la multitude d’informations qui les entourent en leur offrant plus d’occasions encadrées (scolaires ou parascolaires) de réflexion critique sur des sujets d’actualité scientifique (par exemple, le 5G est-il vraiment dangereux pour la santé). Cela est d’autant plus important que la très grande majorité des jeunes s’informent via les médias sociaux. 3Enquête NETendances, Internet pour s’informer et communiquer, CEFRIO 2017 Nul besoin de préciser que les programmes éducatifs, que ce soit au niveau secondaire, collégial ou universitaire, sont riches à plusieurs égards, mais parfois pauvres pour développer l’esprit critique et les compétences à distinguer l’information solide et fiable des rumeurs et des canulars. J’espère que cela changera dans les prochaines années, car, nous ne le répèterons jamais assez, les apprenants et apprenantes d’aujourd’hui forment la relève et les artisans de la science de demain. Il fait nul doute pour moi que les jeunes en fin de secondaire ou au début de cégep sont le public à privilégier pour obtenir l’impact souhaité quant à la promotion de la pensée critique et de la rigueur scientifique. N’hésitez pas à m’inviter si le cœur (et la raison) vous en dit!

RÉFÉRENCE

Lemire, N., Souffez, K. et Laurendeau, M-C. (2009). Animer un processus de transfert des connaissances : bilan des connaissances et outil d’animation. Québec : Institut national de santé publique.


Spectre | Volume 50, numéro 1 | Novembre 2020